Elle essayait de se souvenir...
Elle essayait en vain de se souvenir, d’aligner les maisons les unes après les autres au fil des années. Il y avait tellement longtemps qu’elle n’avait pas marché dans cette rue.
Il y avait d’abord au coin de la rue l’épicerie –maintenant on dit une supérette- peinte en rouge ou en vert et puis en face à l’autre coin, était-ce une banque qui s’était installée des années plus tard ? Au milieu de la rue, l’usine avec de grandes portes qui s’ouvraient sans doute pour laisser passer les camions. Peut-être des odeurs, des liquides de couleurs s’échappant sur le trottoir ou alors c’était elle qui avait inventé après coup ces images en association avec la spécialité de l’usine qui était la fabrication d’encres d’imprimerie. Plus loin, sur le même trottoir, un espace libre occupé par des jardins ouvriers où l’on avait plus tard construit de petites résidences bourgeoises et coquettes juste devant la ligne de chemin de fer. Elle se souvenait de nuits anciennes où petite fille, elle entendait la locomotive haleter, peinant à franchir la cote ; mais où y avait-il une cote ?
Sur l’autre trottoir, de petits pavillons proprets, non pas en meulière comme de l’autre coté de la ville, mais faits de bric et de brac, de pièces rajoutées les unes après les autres où l’on avait ajouté année après année, toilettes dans la maison, salle de bains, chauffage central. Le ciment régnait en maître dans les cours et les jardins ; entre les dalles, les fleurs poussaient dans les plate-bandes. Dissimulés derrière des portes closes, des haies de troènes ou de la glycine isolaient les maisons de la rue. Une rue sans aucun urbanisme. A l’autre bout après le croisement, les maisons se collaient étroitement à la ligne de chemin de fer et dans l’une d’elle, chaotique et en contrebas, s’accumulaient meubles cassés et herbes folles.
C’était la rue de mon enfance.
Quels romans se cachaient-ils derrière toutes ces façades ? Elle essayait de reconstituer les vies entrevues à travers un bout de rideau où l’on distinguait tant bien que mal un papier peint à fleurs ou quelques reproductions sur le mur. Elle imaginait les occupants des appartements d’un œil quasiment sociologique décryptant les objets du quotidien que dévoilaient la fenêtre. Lampe indienne en taffetas rose de jeune fille, écrans énormes de télévision devant des canapés avachis…Elle se construisait des histoires de jeunes femmes solitaires guettant...
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