Le dindon de la farce
LUI Si.
ELLE Non.
LUI Si.
ELLE Non.
LUI Si !
ELLE Non !
LUI Allez.
ELLE Non.
LUI S'il te plaît.
ELLE Il ne me plaît pas.
LUI Ce n'est pas vrai.
ELLE Si, c'est vrai.
LUI Regarde bien.
ELLE J'ai bien regardé.
LUI Regarde mieux.
ELLE J'AI BIEN REGARDÉ.
LUI Tu ne sais même pas ce que tu veux.
ELLE Si je le sais.
LUI Alors c'est quoi ?
ELLE Ce n'est pas cela.
LUI Mais moi je veux.
ELLE Tant pis. Débrouille toi sans moi.
LUI Mais tu sais bien que sans toi, je ne peux pas.
ELLE C'est toi qui le dis.
LUI Pas du tout. C'est un fait.
ELLE Tu n'as même pas cherché.
LUI Qu'est-ce que tu en sais ?
ELLE Je le sais parce que tu n'arrêtes pas de ma le demander.
LUI Eh bien dis moi comment faire, alors.
ELLE Ce n'est pas à moi de te dire comment faire. C'est ton problème, cela ne m'intéresse pas.
LUI Égoïste.
ELLE C'est ça.
LUI Méchante.
ELLE Cause toujours.
LUI Sans cœur.
ELLE Et toi, tu en as du cœur à me harceler comme cela sans cesse?
LUI Alors c'est pour te venger que tu ne veux pas ?
ELLE Non.
LUI Ce n'est pas par vengeance ?
ELLE Non. C'est parce que je ne veux pas.
LUI Mais moi je veux.
ELLE Ecoute-
LUI -Attends, attends, voilà mon idée : Toi tu ne veux pas. Mais moi je veux. Donne-moi ce que tu ne veux pas me donner, mais que moi je désire posséder, et en échange, je te donnerai, moi, quelque chose que je ne voulais pas te donner, mais que toi tu désires posséder.
ELLE Quelque chose de toi que tu ne veux pas me donner mais que moi je désire posséder ?
LUI Oui.
ELLE Quelque chose que tu peux me donner ; que je désire, mais que tu ne veux pas me donner ?
LUI Exactement.
ELLE Comme quoi, par exemple ?
LUI Alors là, à toi de voir. Je ne sais pas ce que tu veux, moi.
ELLE Je peux demander n'importe quoi ?
LUI N'importe quoi.
ELLE Et tu me le donneras ?
LUI Même si c'est ce que je possède de plus précieux au monde, je te le donnerai.
ELLE Parole d'honneur ?
LUI Parole d'honneur.
ELLE Oui mais : si ce que je te demande – et dont tu dis que tu ne voulais pas me le donner au départ – tu me le donnes, finalement ; comment saurai-je que c'est quelque chose que tu ne voulais vraiment pas me donner ?
LUI Hein ?
ELLE Puisque tu me le donnes ?
LUI Et toi, tu finirais bien par me donner ce que tu me refuses jusqu'à présent. Cela revient au même !
ELLE Ah, pardon pardon : s'il y a un dindon dans la farce, je n'ai pas envie que ce soit moi. Ce n'est pas du tout la même chose. Imaginons – j'ai bien dit IMAGINONS – que je te donne ce que tu demandes. A moi, qui ne veux pas te le donner, cela va coûter énormément.
LUI Oui.
ELLE Tu n'as pas idée de ce que cela va coûter.
LUI Non.
ELLE Tu ne peux même pas l'envisager, puisque toi, tu le désires.
LUI Ça va : je ne suis quand même pas totalement dénué d'imagination.
ELLE Alors parfait. Voilà ce que je te demande : tu vas fermer les yeux une minute, et te concentrer très fort pour imaginer que tu es à ma place, et t'imprégner de l'ampleur, de l'irréparabilité de ma perte si je te donne ce que tu me demandes. Tu veux bien ?
LUI Faut-il vraiment ?
ELLE Je savais bien que tu n'en serais pas capable.
LUI Mais si, d'accord, ça marche, OK., ne t'excite pas. Je fais comment ?
ELLE Tu fermes les yeux.
LUI Je ferme les yeux, bon.
ELLE Et là, tu imagines – mais pour de vrai, hein !
LUI Oui, oui.
ELLE Tu imagines que tu es moi… Ce que tu veux, je l'ai… Je le possède encore. Je ne m'en suis pas encore départie... Tant que je ne te le donne pas, il est à moi, rien qu'à moi... Pour toujours… Personne n'a de droits dessus… Je peux en faire ce que je veux… De la façon dont je veux… Aussi souvent que je veux… Le matin, le soir, l'après-midi – je n'ai de comptes à rendre à personne… Je l'utilise comme il me plaît… Cette liberté-là, je ne l'aurai plus lorsque je te l'aurai donnée… Elle passera de mes mains entre les tiennes… Concentre-toi sur la valeur du don…
Temps. LUI se met à saliver, à passer sa langue sur ses lèvres et à faire "miam miam".
LUI (Explosif) Donne ! Donne ! Donne ! A moi ! A moi !
ELLE Ah non ! J'en étais sure ! On ne peut pas te faire confiance ! Comment peux-tu prétendre me faire un don équivalent si tu ne sais même pas la valeur de ce que moi je te donne.
LUI Mais tu n'as qu'à demander. Demande ce que tu veux. Ce que tu veux, bon sang ! Et tu l'auras !
ELLE Je veux ce qui te coûte autant qu'à moi.
LUI Mais demande le moi, je n'arrête pas de-
ELLE -Non. Tu n'as pas compris. Ce que je désire de toi. Ce que je veux. Ce n'est pas quelque chose pour moi. Je veux dire : ce n'est pas quelque chose dont j'ai besoin, ni même quelque chose dont j'ai envie, comparable, par exemple, à un tableau dont je voudrais décorer mon mur, ni même quelque chose qui m'est dû, dont tu m'aurais spoliée, et que je souhaiterais faire revenir vers moi pour que justice soit rétablie. Non. Ce que je veux, vois-tu, ce que je veux que tu me donnes, peu importe ce que c'est du moment qu'il a pour toi la même valeur que ce que tu demandes a pour moi.
LUI Tu veux donc que je perde quelque chose.
ELLE Tout comme moi je perdrai quelque chose.
LUI Pour toi, il est plus important que je perde autant que toi plutôt que d'obtenir quelque chose que tu désires.
ELLE Ce que je désires, c'est que la valeur ton don soit équivalent à la valeur du mien.
LUI C'est pervers.
ELLE C'est juste.
LUI C'est pervers et c'est triste.
ELLE C'est équitable, un point c'est tout.
LUI Tu préfères faire passer ton désir après ma souffrance, c'est petit, c'est minable.
ELLE Je n'ai de désir que pour la justice, que pour la réciprocité. Ce n'est ni petit ni minable. Sans équilibre, c'est la loi du plus fort qui s'installe. Je sais qu'elle te plaît, mais moi ce n'est pas du tout ma tasse de thé.
LUI Parce que tu es une petite freluquette.
ELLE Exactement. Une petite freluquette qui te dit merde !
LUI Une petite freluquette psycho-rigide et intellectuellement malhonnête.
ELLE Menteur !
LUI Absolument pas. Regarde notre situation : qui fait souffrir l'autre, en ce moment ? Qui tient l'autre à sa merci ? Qui possède ce que l'autre désire à en mourir ? Hein ? Qui est en position de force, ici ? Et qui est en train de se faire passer à la moulinette ?
ELLE Je ne fais que me défendre contre toi, espèce de grosse brute !
LUI Tortionnaire ! Bourreau !
ELLE Tyran ! Brute épaisse !
Ils commencent à se taper dessus.
Éclairs, tonnerre. Agrippés l'un à l'autre, ils regardent vers le ciel, d’où descend une lumière céleste.
VOIX DE DIEU Au commencement du monde, vers le quatrième jour, le mouton vint me voir, mécontent. "Sais-tu", me dit-il, "sais-tu combien de fois j'ai manqué de me faire dévorer pendant les cinq minutes qu'il faut pour venir jusqu'ici depuis ma prairie ? Trois : une fois par le loup avec ses longues dents, une autre par l'aigle, avec ses serres acérés, et enfin par l'ours, avec ses grandes griffes. Ce n'est pas juste : à toutes les créatures de la terre tu as donné le moyen de se défendre – au loup ses dents, à l'aigle ses serres, à l'ours ses griffes – mais à moi, tu n'as rien donné. Je suis à la merci de tous. Je demande réparation." "Comme tu te trompes, mouton", lui répondis-je. "Dans ma grande sagesse, je t'ai donné ta laine. Va voir l'Homme, la plus intelligente de toutes les créatures, mais dont le corps est dépourvu de fourrure. Il a froid l'hiver, la moindre averse le trempe. Va voir l'Homme et demande lui de te protéger en échange de ta laine. Tu auras ainsi la meilleure protection qui soit : un gardien." Et depuis ce temps, les moutons vivent heureux chez les hommes qui les protègent et qui les tondent.