Elle avait décidé...
Elle avait décidé que demain tout allait changer. Fini le désordre : elle allait devenir ordonnée. Depuis l’enfance, les piles s’accumulaient autour d’elle ; c’était, lorsqu’elle était petite fille, les jouets qui s’entassaient pêle-mêle dans le coffre prévu à cet effet. Ce fut, adulte, tout ce qui s’amoncelait malgré elle au gré des années : les papiers qui s’empilaient, combien de forêts abattues pour les milliers de pages tassées dans les placards, les malles de tissus mal fermées car trop pleines, les chiffons en vrac débordant des sacs comme des outres trop remplies. Quant aux vêtements, c’était le pire : des armoires ventrues s’échappaient des bouts d’écharpe, un bas de pantalon, une jupe chiffonnée…Cela oscillait entre le stand d’une brocante où l’on tire mille merveilles en fouillant à pleines mains et un souk coloré.
Cela ne pouvait plus durer, il fallait que ça change.
Le bureau lui aussi était devenu impraticable. Des échafaudages en vrac, de photos, d’articles, de livres où surnageait sur le dessus une pile de chemises repassées par la femme de ménage qui, chaque semaine, menaçait de ne plus revenir.
Le désordre s’était même exporté jusqu’à son travail. Son bureau était devenu une île qui émergeait au milieu de monceaux de papier. Des livres tanguaient ça et là : répondre au téléphone était une gageure où tout risquait de s’écrouler. Trouver un papier relevait de la fouille archéologique : la stratégie consistait à procéder par couche chronologique.
Il fallait vraiment que cela change, cela ne pouvait plus durer.
Demain, elle prendrait les feuilles et jetterait. JETER, mot plein de promesses paradisiaques : elle imaginait avec délice la corbeille qui se remplirait, le geste vengeur qui mettrait au panier, les kilos de papier promis au recyclage. En rentrant chez elle, elle sortirait tous les vêtements, en ferait un immense tas et s’y roulerait, recroquevillée comme dans le ventre douillet de sa mère.
Demain serait le commencement d’une ère nouvelle, celle où l’Ordre régnerait désormais dans sa vie comme une pile de chemises alignées et amidonnées.
Mais non tout cela n’était qu’un rêve, demain serait à l’image d’hier ou d’aujourd’hui : seules, sur le dessus de la pile, les chemises laissées la veille par la femme de ménage, dégageraient une apparence d’ordre.