Confidence
|
Elle, elle est à l'hôpital. Lui, non, mais les deux sont fous, vois-tu, les deux. On se blinde. Mais tout de même, je me sens un peu seule. Et bien sûr, j'ai peur. Je me dis, à quand mon tour ? M'en apercevrai-je ? M'en apercevrai-je, pour ainsi dire, du bout de l'esprit ? Et si tel est le cas, aurais-je le courage de … ? Forcément, j'ai consulté. J'ai consulté pour elle, et donc pour moi, forcément. Mais que vaut la parole d'une blouse blanche face à une situation pareille ? Heureusement, par caractère, j'ai l'aptitude à vivre dans le présent, à mettre cette angoisse en stand by. Mais cette aptitude même n'est-elle pas un rien suspecte, considérant que … ? Si seulement j'avais un dieu à qui m'en remettre. Mais je n'en ai pas. Je ne suis pas assez folle pour cela. Non. J'ai développé avec la folie la relation qu'un joueur de flûte entretient avec son cobra. C'est surtout dans les actes non-intentionnels, tu vois, les petits trucs dont tu t'aperçois tout de suite après que oui, ce sont tes tics, tes façons de faire, mais ils viennent d'eux. C'est clair, c'est très clair, ils viennent d'eux. Cela peut être infime – une intonation que tu emploies pour dire "attends" à quelqu'un, à n'importe qui. Et puis tout de suite après, tu vois, tout de suite, tout de suite après, tu sais d'où ça vient. Ça vient d'elle qui a tout oublié, je veux dire : oublié son nom, oublié mon nom, oublié qui je suis, oublié tout, absolument tout, sa vie, son métier, ce que c'est que le temps, tout, sauf son père, qu'elle appelle à longueur de journées, à longueur de nuits, et à qui elle répète inlassablement "attends moi, papa, attends moi, attends, j'arrive", même à moitié K.O. par les médicaments dont on l'a bourrée après sa N-ième tentative. Tu vois, c'est là qu'il faut maîtriser l'art de la flûte, pour tenir le cobra à distance. "Attends, attends" … Et cela mille f ois par jour. Et quand ce n'est pas d'un côté, c'est de l'autre, et j'essaye de me maquiller, et je pense à mon père, lorsqu'à quatorze ans j'ai passé la porte de sa chambre alors qu'il se croyait seul à la maison et que je l'ai vu devant la glace, en robe de paillettes rouges, les cheveux relevés en chignon, des talons aiguille supportant ses jambes rasées enfilées dans des bas, en train de s'allonger amoureusement les cils avec un petit pinceau de mascara. Et le plus drôle, tu vois, le plus drôle, c'est qu'alors qu'il ne m'attendait pas, il s'est tourné langoureusement vers moi comme si j'avais été le public en résidence depuis toujours dans sa tête, et m'a dit : "Tu vois, ma mère, ta grand-mère, Esperanza la Rubia, elle était exactement comme ça". … Comment crois-tu que je me sens lorsque j'approche un bâton de khôl de mes yeux à moi ? M ais on s'habitue, on s'habitue. Vivre avec le cobra devient une seconde nature. On jouit du présent différemment.
|