Folies ordinaires
Sur l'échiquier, les fous du Roi sont bien sagement alignés. Leur seule fantaisie, se déplacer en diagonale, mais toujours sur les cases de leur couleur. Dans la province de Dakar, Sénégal, on a bâti un village pour les fous. Ils y vivent en famille. On y explique que la folie comporte déjà sa dose de violence, de lucidité, et qu'on ne peut pas, en plus, séparer les fous des leurs. Alors, les familles ou les lambeaux de ce qu'il en reste, arrivent avec une batterie de cuisine et des nattes pour dormir. Ils y restent le temps qu'il faut pour que le fou "retrouve sa peau". A Madagascar, tous les quinze ou vingt ans, on déterre les morts. C'est une fête en leur honneur. On trimbale les crânes et autres ossements d'un bout à l'autre des villages, en chantant et dansant. On valse avec le tibia de tante Désirée et l'on vide un verre avec la machoire de Pépé Mabou. Puis on leur creuse un nouveau trou, tout frais, tout neuf. Un jour, j'ai vu cette femme qui parlait seule dans la rue, fort et avec de grands gestes qui mimaient. C'était la directrice de l'école de ma fille. Un jour, j'ai entendu dire "mais non, n'aies pas peur, on ne meurt pas, on monte au ciel, c'est tout?" et j'ai eu peur. Un jour, j'ai croisé le regard éperdu d'un patient après une séance d'électrochocs. Ses yeux ne voilaient qu'un grand vide. Pas un vide azuré, lumineux? Un vide vide, métallique et rouillé, où le moindre son ne faisait écho qu'à lui-même, à l'infini? Une fois, dix fois, cent fois, je me suis regardée dans le miroir, et je ne me suis pas reconnue, mais alors pas du tout, et le pire c'est que je n'avais aucun jugement sur moi-même. Je ne "m'inspirais" pas. Alors, je restais là, l'esprit ballant, comme une bulle sortie de ma tête qui ne chercherait qu'à reprendre sa place?