A la folie

Publié le par Yolande

 

Nous avions vingt ans et nous nous aimions. C’est moi qui travaillais, il fallait bien que l’un des deux gagne un peu d’argent. Il occupait ses journées à rencontrer des gens, des gens que je ne connaissais pas. Coups de téléphone mystérieux ; rendez-vous secrets. Je devais lui faire confiance, répondait-il quand je l’interrogeais sur ses activités. Bientôt, tout serait différent ; nous serions libres ; nous pourrions vivre sans avoir peur. J’y croyais, sans trop comprendre.

 Un soir, des hommes en uniforme firent irruption dans la maison. Ils me posèrent une seule question : où étaient-ils, lui et sa bande de traites, ces comploteurs qui ne pensaient qu’à semer le chaos ? Je ne le savais pas. L’un des militaires haussa le ton, me bouscula, me menaça. Je ne le savais pas.

 Je fus emmenée et enfermée dans une pièce sombre, abasourdie, effrayée, perdue. Plusieurs fois par jour, on venait me chercher : insultes, humiliations, coups. Mon corps hurlait de douleur. J’étais vide, dépossédée, suspendue à cette question, obsédante : où étaient-ils, lui et ses compagnons de lutte qui intéressaient tant mes tortionnaires ? Où était-il, lui qui voulait que l’on vive libres, lui avec qui je voulais vivre, seulement vivre ? Je ne le savais pas.

Les années passèrent. Quinze ans après, il suffisait encore, il suffisait, mais de quoi ? Les mots surgissaient comme à l’improviste, toujours les mêmes ; lancinante ritournelle, déchirante complainte. Un coup de folie dans une vie sans vie : nous avions vingt ans et nous nous aimions ; nous nous aimions. Où était-il ? Je ne le savais pas…

 

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