Cherchez la folle
C'est le petit matin crachotant du plein hiver à Paris. Les fêtes de Noël et leur cortège de lampions ont laissé comme une impression d'indigestion. On se presse, on se met à nu sous l'œil cru des néons du métro. L'homme, à cette heure là, est encore animal. Tout en instinct, il épie et guette ceux qui l'entourent. Son odorat aiguisé par la nuit, lui envoie des messages sensoriels violents. La sonnerie insupportable du métro, celles des portables qui se télescopent et des rugissements matinaux agacent les dents. Les stations défilent et le train se remplit, il déborde, prêt à vomir à République. Mais un espace se forme bien vite dans un coin, un espace vide qui tient de l'incongru. Certainement un clochard dont l'odeur insoutenable maintient les autres passagers à distance raisonnable et sécuritaire.
Non, des éclats de voix. Malgré la touffeur de la végétation humaine qui l'entoure, cheveux, écharpes, chapeaux, la curieuse tend le cou et aperçoit l'objet, ou plutôt l'humain du délit. C'est une femme, la petite quarantaine marquée par la vie. Sa voix gutturale résonne fort. Elle harangue un petit homme qui se tient tout droit à côté d'elle et l'ignore complètement. La curieuse se dit que c'est incroyable, cette folle qui est déjà dans le métro à cette heure. Et déjà en pleine crise, alors que tous les autres, les "normaux" seraient restés au lit s'ils avaient eu le choix. Oui, elle, c'est ce qu'elle aurait fait, si elle était folle, elle serait restée au lit au moins deux heures de plus, puis se serait préparé un plateau pour le petit déjeuner, et serait retournée au lit. Et puis, une énergie, cette folle, elle en avait des remontrances à faire à celui auquel elle croyait parler. Oui, ça se voyait qu'elle s'adressait à quelqu'un en particulier, et pas à cet homme qu'elle haranguait sans peut être même le voir. Peut être son mari qui l'a abandonnée pour sa secrétaire, son père malade qui ne veut pas se soigner, ou son fils qui ne fait rien, absolument rien de sa vie, que des ronds de fumée au-dessus de sa tête…Elle vocifère puis se met à marmonner pendant de longues minutes tout en envoyant à l'homme des regards pleins de haine. Elle est folle, une folle à 7h30 du matin, sur la ligne 11. Les voyageurs s'habituent maintenant à ce faux tête à tête et ne la regardent plus. Le menton rentré, le front fuyant sous une casquette de bouliste marseillais, l'homme auquel elle s'adresse, sûrement sans même le voir, fixe le vide, loin devant lui, il fixe le vide et son regard devient le vide. Il est le vide…. A moins que lui-même ne soit… Oui c'est ça, c'est une folle qui a pris pour cible un inconnu, et il se trouve que cet inconnu est fou aussi… Incroyable…
Station République: on se prépare à se jeter dans les couloirs puants. La folle prend soudain l'homme par le bras, presque gentiment, et le presse de descendre. Ils sont arrivés. L'homme la suit à petits pas, le regard jeté toujours très loin dans le vide, comme un enfant distrait suivrait sa mère. Je me demande alors qui est la folle?