Fugitive princesse
C'était une africaine. Son visage lunaire était tellement agité de tics et de grimaces que le personnel soignant de la Maison d'Accueil Spécialisée où je faisais des remplacements l'avait surnommée "La Chose". Elle était quelquefois occupée à façonner dans l'espace des sculptures de vent, qu'elle seule pouvait voir, bien sûr, et qu'elle conservait précieusement dans un tiroir de son placard.
Pour avoir la paix, nous avions fini par jouer le jeu, et admirer...le vide qu'elle nous montrait. Son endroit préféré était la salle de bain, à cause des vitres qui laissaient passer la lumière bleutée lui rappelant sans doute la mer et son village natal sur les bords de l'Atlantique.
Elle s'y balançait sans fin, d'avant en arrière, de gauche à droite, à nous donner le roulis voire le frisson rien qu'en la regardant....
Mais l'épisode qui m'a le plus touché fut la fois où completement nue, comme souvent, elle courrait droit devant elle, pourchassée à travers les couloirs par les aides soignants, parce qu'elle ne voulait pas se rhabiller.
Elle venait à ma rencontre et je l'enveloppais dans une grande serviette blanche, à la manière des princesses nubiennes, un pan de tissu jeté par dessus l'épaule. Elle se calma immédiatement, pris une pose hiératique, et daigna me donner son bras avec grâce et majesté. Son visage devint lisse, apaisé, et son regard se perdit dans d'insondables abîmes bordés d'étranges reflets bleu marin.
Ce moment féerique et insolite dura quelques secondes, jusqu'à ce que les aides soignants déboulent dans le couloir. Le charme était rompu.
Elle repris sa course éperdue, jetant derrière elle sa magnifique robe comme si c'était une insignifiante serviette.